samedi 3 décembre 2011

HA ha!... de Réjean Ducharme, au TNM (Critique)

Lorsque cynisme rencontre innocence

Pour célébrer ses 60 ans, le TNM ramène sur scène HA ha !..., un grand classique de Réjean Ducharme. Après les représentations de Jean-Pierre Ronfard et Lorraine Pintal, c’est Dominic Champagne a eu la complexe tâche de mettre en scène le langage inhabituel du dramaturge québécois.

Le 19 novembre dernier avait lieu la cinquième représentation de la pièce. À 20h, le bruit de la foule a laissé place à un univers aux allures colorées, mais à la conscience sombre. Le désordre des personnages montre que lorsque cynisme et innocence se côtoient, un abîme profond se crée.

Fidèle aux thèmes de Ducharme, cette pièce représente les côtés sombres du monde adulte. HA ha !... est un rire jaune, un rire cynique dont les personnages font usage tout au long de l’histoire. Roger (François Papineau), le grand poète bien assis dans son Lazy-boy, est le chef de la bande. Tantôt dominateur, tantôt romantique, il a la personnalité la plus complexe et la plus difficile à comprendre, dû à ses longues suites de mots désordonnés. Son amante, Sophie (Anne-Marie Cadieux), est une femme passionnée et prend un malin plaisir à ridiculiser les autres avec son sarcasme. Bernard (Marc Béland), le meilleur ami de Sophie, est l’alcoolique du quatuor. Son médecin dit qu’il a raté sa vie et qu’il en sera de même pour sa mort. Finalement, il y a sa copine, Mimi (Sophie Cadieux). Elle reflète l’innocence de l’enfance, la pureté, la naïveté. C’est celle «qui a mal quand on la touche» et c’est pourquoi elle est la cible préférée des trois autres. Par l’entremise du simple jeu de la tague, Roger, Bernard et Sophie détruisent sa candeur et l’entraînent dans un gouffre où ils s’enfoncent toujours plus creux. Selon plusieurs critiques et lecteurs, cette pièce est sans aucun doute la plus violente de Ducharme. La mise en scène était impressionnante car Dominic Champagne a su rendre une situation désespérée drôle et amusante. Grâce au jeu des acteurs, le public a assisté à une plaisanterie, une comédie qui était, en fait, une dégradation des personnages et une dure destruction de la blancheur enfantine.

L’éclairage, parfois léger, parfois fort, suivait agréablement les différentes ambiances. Lors de simples discussions, seule la lumière du jour ou une faible lueur de nuit entrait par les fenêtres de l’appartement, tandis que des éclairages perçants rouges et bleus s’alternaient dans les moments déchaînés. Les meubles en papiers journaux, le Lazy-boy, les deux chambres en désordre, la petite salle de bain et la cuisine formaient un décor très chargé, mais totalement justifié par la violente intensité de la pièce. Les acteurs se promenaient sans arrêt d’un endroit à l’autre et cela donnait un rythme de jeu dynamique. À certains moments, des phrases, des mots ou des ha étaient projetés sur un long mur au dessus de la scène. Cela permettait aux spectateurs de relire et comprendre certains détails qui pouvaient leur échapper au cours des phrases décousues de Ducharme. Toutefois, bien que ce long mur fût important, il prenait beaucoup de place dans l’espace scénique. La musique, souvent très rythmée, s’agençait bien avec la brutalité de l’histoire. Elle n’était pas omniprésente, mais elle apparaissait toujours dans de bonnes circonstances, entre autres lorsque Sophie s’emportait dans des excès de passion. Les costumes s’adaptaient bien à la personnalité de chaque personnage. Mimi, par exemple, portait toujours une robe propre, un manteau long, des gants et un chapeau, tous de couleur blanche. Bernard était toujours en complet orange, défait car il était trop saoul pour se soucier de son allure. Roger s’agençait bien à son fauteuil avec son pantalon bleu, sa camisole orange et sa robe de chambre rouge et sale. Sophie honorait sa personnalité explosive en portant fièrement une mini-jupe, des collants, de longues bottes à talons hauts et un chandail qui définissait les courbes de son corps. Tous ses vêtements, qui captaient le regard, variaient entre le rouge et le fushia. Pourtant, l’histoire est très noire.

Lorsque cynisme rencontre innocence, de malheureux évènements en résultent. Tant qu’à tomber, Roger, Sophie et Bernard emporte avec eux une femme naïve, qui se laisse prendre au jeu. HA ha !... représentée par Champagne, est une pièce où l’incohérence des personnages déchus devient amusante, mais derrière ces enfantillages se cachent la douleur et la violence du monde adulte vu par Ducharme.

HA ha !... de Réjean Ducharme.
Au TNM du 15 novembre au 10 décembre 2011.
Mise en scène de Dominic Champagne.
Avec Anne-Marie Cadieux, Sophie Cadieux, Marc Béland et François Papineau.
www.tnm.qc.ca

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